Ce qui a changé pour l’éducation prioritaire

Dans la refondation de l’école, celle de l’éducation prioritaire a occupé une place non négligeable. Derrière des discours de posture et des éléments de langage un peu faciles, qu’est-ce qui a vraiment bougé dans l’éducation prioritaire ?

En 5 ans, l’évolution est réelle. Elle a probablement été perçue différemment selon les personnes, selon les secteurs.

Petit tour d’horizon des changements et de ma perception personnelle. Celle d’un prof d’un collège REP+ et formateur éducation prioritaire, impliqué dans cette refondation… et donc nécessairement subjective et partielle.

Une consultation, une nouvelle carte et des réseaux

La refondation de l’éducation prioritaire a commencé par une consultation. Il est de bon ton de dire que les reformes ne partent pas du terrain, que les enseignants ne sont pas consultés. Nous l’avons pourtant été à de nombreuses reprises ces cinq dernières années. Dans l’éducation prioritaire, cela a pris la forme d’une demi-journée banalisée afin de poser le socle de la transformation.

Un changement qui a d’abord concerné la carte de l’EP, sujet hautement sensible. Redéfinir quel établissement relève ou non de l’éducation prioritaire crée nécessairement des frustrations et des déçus. La taille globale de l’éducation prioritaire a finalement peu bougé malgré une volonté de recentrer sur les zones les plus en difficulté. Ces dernières ont tout de même fait l’objet d’une attention particulière avec la création des REP+. Si la répartition entre les académies a soulevé quelques questions, les critères de détermination pour l’entrée ou non en éducation prioritaire ont été clairs (catégories socioprofessionnelles défavorisées, taux de boursier, zone urbaine sensible et taux de retard en 6e), ce qui n’a pas toujours semblé être le cas par le passé aux yeux de nombreux acteurs. Ce système a aussi parfois montré ses limites car c’est sur le collège que se détermine ce classement ou non en Rep. Les écoles de secteur entrent alors de fait dans l’EP… ou non. Des écoles particulièrement défavorisées dans un réseau qui l’est globalement moins ont pu se sentir lésées. Quelques unes se sont d’ailleurs mobilisées en ce sens.
Mais c’est aussi ça l‘éducation prioritaire, la logique de réseau. Elle était clairement moins présente et a été remise au centre à l’occasion de cette refondation. On reparle désormais clairement de Réseau d’Education Prioritaire, avec, au passage la rédaction de projets de réseau.

Un référentiel

La refondation s’est alors mise en marche. Un référentiel en a posé la colonne vertébrale pédagogique et de pilotage. Elaboré à partir de la grande consultation et des apports de la recherche, il s’articule autour de 6 grandes priorités.

Concis et clair, ce document est une vraie mine d’or pour donner un cap clair aux équipes. Sur le terrain, il est encore diversement présent et connu des équipes. Les pilotes, les formateurs, les coordonateurs de réseau (dont les missions ont été redéfinies) l’utilisent probablement davantage que les enseignants. Les projets de réseau s’en sont souvent fortement inspirés. Un site dédié a également été mis en place.

Du temps pour travailler ensemble

Un des signes forts de la refondation de l’éducation prioritaire réside dans la pondération accordée aux enseignants des REP+, premier comme second degré. Elle se traduit par 1h30 d’allégement de service en collège et 18 demi-journées dans le premier degré. Personne ne peut nier que c’est un effort considérable.

« Sans avoir vocation à se traduire par une comptabilisation, ce dispositif vise à favoriser le travail en équipe de classe ou disciplinaire, en équipe pluri-professionnelle (conseillers principaux d’éducation, conseillers d’orientation psychologues, documentalistes, assistants d’éducation ou pédagogiques, assistants sociaux, personnels infirmiers, médecins notamment) mais également les rencontres de travail entre les deux degrés, notamment dans le cadre du conseil école-collège et des rencontres avec des partenaires. », précise la circulaire n° 2014-077 du 4-6-2014. Dans les faits, l’utilisation de ces temps est très variable sur le terrain. Ils sont parfois bien exploités avec de la formation, des temps inter degrés… D’autres fois, les personnels peuvent avoir le sentiment de se voir imposer des réunions qu’ils jugent peu utiles. Dans d’autres cas, ces temps n’existent quasiment pas, dans le second degré. Certains syndicats ont en effet jugé bon d’expliquer qu’il ne s’agissait que d’un allégement du temps de travail. Attitude paradoxale consistant à demander à corps et à cris des temps de concertation… et a appeler au boycott lorsqu’ils sont octroyés et même intégrés au service.

Le rapport de l’inspection générale de juillet 2016 relate bien ce problème : “Dans le second degré les choses se mettent en place plus lentement et il a fallu souvent plus d’une année et parfois toute la force de persuasion et de conviction des équipes de direction pour que les temps dégagés par la pondération des services soient reconnus et acceptés comme des temps institutionnalisés et non comme une “compensation à la pénibilité du travail”. Cela a clairement été une occasion ratée dans certains endroits.
Ajoutons la difficulté de faire de ces temps de vrais moments de rencontres inter-degrés. Les modalités de pondération hebdomadaires du collège et les demi-journées annualisées du premier degré venant se heurter.

De la formation

La refondation de l’éducation prioritaire passait aussi par la formation avec « au moins trois jours annuels ». La volonté d’inscrire ces formations dans le local a conduit à un effort conséquent pour constituer un vivier de formateurs spécifiques, partageant leur temps entre la classe et l’accompagnement des équipes. J’ai fait partie de ce contingent qui a pu bénéficier d’une formation nationale importante et, reconnaissons le, de très grande qualité, impliquant la Dgesco, des chercheurs et le centre Alain Savary (dont le travail pour l’éducation prioritaire a été colossal ces dernières années).

Sur le terrain, la mise en œuvre des formations a été variables selon les réseaux. Elle a aussi été en collusion avec la réforme du collège qui a largement mobilisé les personnels au niveau de la formation. La formation continue est souvent indiquée comme levier pour faire progresser le système. L’effort fait dans les REP est important et commence à porter doucement ses fruits. C’est clairement une dynamique à poursuivre.

Plus de maîtres que de classes

C’est peut être la plus grande réussite de cette refondation de l’éducation prioritaire. La mise en place de maîtres surnuméraires a été très largement saluée, tant dans l’impact sur les élèves que pour la professionnalisation des enseignants concernés. Les trois quarts de ce postes sont implantés dans l’éducation prioritaire. Un comité national de suivi est chargé d’évaluer le dispositif, un temps menacé par la mise en place des CP à 12 élèves. Une tribune, dont je suis un des signataires, circule d’ailleurs et a recueilli plus de 10 000 soutiens en une semaine.

Une prime en hausse

Pour les personnels, la prime éducation prioritaire que nous touchons a été doublée pour les REP+, augmentée de 50 % pour les REP. Dans les faits, c’est un peu plus complexe. A l’époque des ECLAIR, il existait une part modulable de cette prime que distribuait le chef d’établissement. Elle n’a donc pas doublé pour tous mais il y a eu un effort consenti sur le plan de la rémunération des enseignants de REP et REP+.

Quid de la mixité ?

C’est évidement un problème central de l’éducation prioritaire. Le manque de mixité dans certains établissements est réel. La réforme du collège a provoqué une levée de boucliers autour de ce sujet. La disparition des classes bilangues (disparition très partielle au final) favoriserait les fuites. Peut-être… si ces classes étaient pensées comme des classes « protégées » où les parents étaient certains que le « mélange » ne se fasse pas trop (voir cet article) … Fausse mixité du coup puisqu’elle était reproduite à l’interne… La mixité réelle a été tentée à Paris avec un regroupement du recrutement sur 3 collèges. La tentative a provoqué, là aussi, un tollé général.

Les mentalités sont décidément difficiles à changer.

Et les lycées ?

L’actualité de l’éducation prioritaire est aussi passée par la lutte des lycées qui ne font désormais plus partie de cette carte. Certains ont donc eu beau jeu de crier au démantèlement de l’éducation prioritaire (ce que les éléments évoqués ici contredisent largement).
Oui, il y a des lycées qui concentrent un certain nombre de difficultés, il faut le reconnaître et leur assurer les moyens nécessaires pour « compenser » . Car l’amélioration de notre système particulièrement inégalitaire passe aussi par là. Que ce chantier n’ait pas été mené en premier peut se comprendre mais les personnels sont en attente.

Et maintenant ?

En regardant dans le rétroviseur, j’ai le sentiment que les choses ont avancé dans le bon sens mais que le chantier n’en est qu’à ses débuts. Il faudra du temps pour que toute cette refondation donne sa pleine mesure et qu’elle irradie vraiment le système jusqu’aux élèves. Il y a aussi clairement des dossiers où les choses pourraient être plus abouties.

La pire des choses serait de casser la dynamique et l’investissement qui a pu être fait, sur les ressources, sur la formation des formateurs, sur la professionnalité des enseignants engagés dans le plus de maitres que de classes. A priori, il n’a pas été annoncé de politique de la terre brûlée concernant l’éducation prioritaire. La seule mesure réellement annoncée est le passage des CP à 12 élèves. C’est un effort en moyens mais cela ne peut se faire au détriment, par exemple, du plus de maîtres, qui est en cours d’évaluation. Un danger serait aussi de pratiquer une politique consistant à « exfiltrer » les bons élèves par des filières plus ou moins cachées ou de se tourner, sous couvert d’autonomie vers des « expériences » néo-reactionnaires assurant leur fond de commerce sur une école d’un passé mythifié.

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