Ca jargonne chez les pédagos ?

Capture d’écran 2017-08-08 à 18.56.14.png

Il y a des affirmations qu’on assène comme des vérités qu’il serait incongru de discuter. Des petites sorties qui permettent même de bien paraître dans une discussion entre amis, entre collègues… Derrière l’indéboulonnable « c’était mieux avant » et ses variantes (« franchement c’est plus ce que c’était », « de mon temps… »), on en trouve légion en ce qui concerne l’éducation.
Les salles des profs n’échappent pas à ces petites sorties et ces petits mythes qu’il est de bon ton de sortir pour briller dans la conversation. Dès le début de carrière, la critique de l’ESPE (ou de l’IUFM) est indispensable (au risque qu’on vous regarde comme un illuminé) et peut facilement se comprendre. L’entrée dans le métier est le temps de la remise en cause des représentations d’un métier idéalisé au sein d’une école où se joue aussi une titularisation parfois stressante et où il faut aussi se « socialiser » professionnellement. Difficile alors d’échapper aux discours dominants.

D’injonctions en légendes urbaines

Une des affirmations qui revient le plus, c’est le « jargon » sur lequel il est de bon ton d’ironiser. C’est vrai, l’éducation nationale raffole des sigles en tout genre (mais ce n’est pas la seule « institution » dans ce cas, publique comme privé). Derrière l’ironie des enseignants qui les dénoncent, on peut probablement y voir les prescriptions qui s’y greffent. Pour beaucoup de collègues, un nouveau sigle est une nouvelle commande de l’institution… une « paperasserie » de plus ou une tâche qui s’ajoute. Logique alors de susciter la défiance… et très vite la moquerie.
Il est aussi souvent question de quelques expressions que l’on s’amuse à répéter pour jeter la suspicion globale sur les sciences de l’éducation. Prenons l’exemple du fameux « référentiel bondissant » dont tous les enseignants de France ont déjà parlé entre eux en se gaussant. Luc Cédelle y a consacré un article « évolutif » qui montre qu’on est plus proche d’une légende urbaine que d’un usage massif ou institutionnel.
Le terme « apprenant » est aussi souvent moqué… Je dois avouer que je l’utilise… avant tout pour éviter des répétitions du mot « élève » qui, on le comprendra facilement, revient un peu trop souvent lorsqu’on écrit sur le métier (ce qui est assez peu courant chez les profs). L’idée d’un vocable « pédant » est donc loin.
Nous avons aussi connu récemment une « polémique » plus « grand public » sur certains termes des nouveaux programmes (dont on peut toujours se demander s’ils sont un document professionnel à destination des enseignants ou un document à public plus large). Maladresse dans l’utilisation de certaines expressions ? Aubaine pour les réactionnaires qui y voient une occasion d’étaler leurs thèses passéistes ? Peu importe… La question était finalement secondaire.

Jargonner pour masquer du vide ?

Ce qui est beaucoup plus gênant, ce sont les attaques formulées à l’encontre des « pédagos » (taxés au passage de « pédagogistes »). Les « pédagos » s’amuseraient donc à jargonner. Si la critique est parfois bienveillante et relève plus d’un manque d’intérêt (ou d’une petite part de vérité), elle peut parfois être particulièrement violente… certains allant même jusqu’à les accuser de jargonner autour de concepts fumeux, inexistants pour justifier leur « petite place » de formateur, de conseiller pédagogique, de chercheur en science de l’éducation (ou en science du travail, en sociologie etc).

Voilà donc un métier qui ne pourrait pas avoir son propre langage professionnel ? Il faut dire que pour certains, « enseignant » n’est pas vraiment un métier qui s’apprend en dehors de la sphère des connaissances à transmettre. Certains acceptent assez bien l’idée des didactiques disciplinaires (qui ont aussi leurs propres jargons) mais beaucoup moins la pédagogie. Bref, il faudrait se contenter du « bon sens » et donc bien se garder d’entrer trop dans le détail lorsqu’on « parle travail ».

En réalité, c’est en refusant un « jargon » qu’on favorise les concepts « fumeux » et flous. Le langage permet d’entrer dans la précision et la complexité du métier. Il s’agit de mieux le décrire pour mieux le comprendre, mieux en parler pour le transformer subtilement en évitant les caricatures grossières qui généralisent et englobent. Distinguer « individualisation » de « personnalisation », ce n’est pas jargonner pour se faire plaisir, c’est bien qu’il y a des nuances qui expliquent des pratiques ou peuvent orienter/modifier des pratiques. C’est vrai pour une multitude de choses dans notre sphère professionnelle.

Conscientiser les pratiques

Certains s’interrogent parfois sur l’intérêt de créer des concepts autour des apprentissages ou autour des pratiques professionnelles et donc l’utilisation d’un jargon qui va avec. Il est même fréquent lorsqu’on les évoque d’entendre « on fait déjà sans le dire ». Peut être… ou peut être pas… En tout cas, il y a aussi une nécessité de conscientiser certaines pratiques et certaines situations d’apprentissage pour mieux les analyser (collectivement ou personnellement).
Lorsque Dominique Bucheton utilise son multi agenda pour décrire des situations professionnelles, on pourrait l’accuser de jargonner. Pourtant son approche offre des clés de lecture susceptibles de progresser professionnellement.
Prendre conscience, catégoriser, expliquer par un langage en nuances est une clé importante pour mieux comprendre l’activité : ce qu’on fait, ce qu’on renonce ou se refuse à faire, ce qu’on pourrait songer à faire, ce à quoi on n’ aurait pas forcément pensé, ce qu’on pourrait faire évoluer.
C’est peut être d’ailleurs tout cela que certains refusent ? Ou est-ce une sorte de défense face à ce qu’on ne connaît pas ? Il est toujours facile, lorsqu’on ne maîtrise pas un domaine, d’ironiser sur ceux qui connaissent en rejetant la légitimité de ce qu’ils manipulent (et les sciences humaines sont souvent ciblées) mais ça ne fait pas beaucoup avancer. En caricaturant quelque peu, on pourrait facilement ironiser sur la grammaire qui n’est qu’un méta-langage autour d’une langue qu’on manipule « inconsciemment » la plupart du temps. La grammaire sert en fait à conscientiser la manipulation de la langue pour mieux l’utiliser. Il en va probablement pareil de certains concepts en littérature.

Ce qu’on appelle jargon est souvent un méta-langage que l’on ne maîtrise pas. Je pourrais facilement dire que les passionnés de mécanique ou les spécialistes d’un sport jargonnent. Il y a derrière ce réflexe ce qui m’apparaît parfois comme une forme de mépris. Le problème c’est que notre profession a besoin d’un langage partagé pour progresser. Le déficit de formation, les malentendus originels sur le métier et son évolution, le manque de prise au sérieux de la pédagogie, des sciences du travail, de la psychologie cognitive… sont autant d’obstacles à cela.
L’accusation de jargon (certains trouveront peut-être que j’ai jargonné dans ce billet) est un symptôme d’un manque de professionnalité (je n’ai pas dit professionnalisme…) dans l’éducation en France. C’est un vrai chantier à ouvrir…

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s